Cet article présente les résultats des recherches historiques et généalogiques menées en 2025 par le groupe de bénévoles de la Société d’archéologie et d’Histoire de la Charente-Maritime (SahCM). Ce travail s’inscrit dans un projet de sauvegarde et de transmission de la mémoire des personnalités et des familles qui ont marqué l’histoire de la ville de Saintes, tout en mettant en lumière l’intérêt patrimonial et artistique de certaines sépultures.
Famille Dasque et Régulus (Carré 1-136/137/138)
La sépulture lie deux amis de jeunesse qui deviendront beaux-frères. Mariés chacun à une fille d’Honoré Terrier, boulanger à Saintes, Auguste Dasque et Jacques Régulus avaient une passion commune : la musique. D’un côté, Auguste Dasque, né à Vic-en-Bigorre mais saintais dès son plus jeune âge, est horloger avec son père, et de l’autre, Jacques Régulus, habitant des Landes, fabrique des sabots dans l’atelier de son père. Entre 1860 et 1867, Auguste Dasque et Jacques Régulus réalisent leur service militaire et leur chemin se croise. Au service, Jacques apprend et pratique la musique militaire. De retour dans son village natal, il fonde fanfares et sociétés orphéoniques. Quant à Auguste, il se marie en 1868 avec Léa Terrier et s’investit dans la musique : professeur de musique au collège de Saintes pendant 35 ans, jury aux Grandes fêtes musicale de Saintes en 1897, mais aussi compositeur d’une quinzaine d’œuvres au moins. Avec son père, il tenait une boutique installée d’abord rue porte aiguière, puis Cours National où ils vendaient et réparaient des instruments de musique, éditaient et conseillaient des partitions. Le père et le fils se sont indiqués également luthier, alliant leur expertise de tournage sur bois et en bijouterie. Un rare exemplaire d’un flageolet estampillé « Dasque Saintes » datant de la fin du 19e siècle a été vendu aux enchères en 2019.
De son côté, Jacques Régulus vient rendre visite à son ami du service militaire et fait la connaissance d’Emma Terrier, la belle-sœur d’Auguste, et se marie avec elle en 1872. Jacques Régulus rejoint le Conseil municipal et œuvre pour ses concitoyens, recevant la médaille de Chevalier du mérite agricole. Il devient vice-président de la 442e section des Vétérans des armées de terre et de mer, ayant lui-même commandé une compagnie lors de la guerre de 1870. La devise de ces sections était : « Oublier… jamais ! »
Auguste Dasque s’éteint en 1899 d’une maladie du cœur. Son ami et beau-frère Jacques Régulus succombe à une longue maladie dix ans plus tard. Son parcours et dévouement pour sa ville et la mémoire des soldats lui valent la présence lors de son enterrement d’un sénateur et maire, Mr Genet, d’un député et d’un sous-préfet.
Sources : Touroude, J.D., Flageolet Napoléon III estampillé Dasque à Saintes, https://rp-archivesmusiquefacteurs.blogspot.com/2020/06/flageolet-napoleon-iii-estampille.html
L’Indépendant de la Charente-Inférieure, 2 oct. 1909, p. 2/4
Bulletin de la Société des Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis 1876-1879, p58
Illustration : Dasque, A., (1876) Fleur de mai, Bibliothèque Nationale de France ADCM : actes de naissance, mariage, décès
Famille Rousseau (Carré 1-213/214)
La sépulture a sans doute été achetée par Jean-Baptiste Rousseau vers 1889, lors de la perte de son fils cadet, Georges Jules Rousseau (1870-1889). Originaires des Rabannières, Jean-Baptiste Rousseau (1833-1904) et Justine Marguerite Richard (1844-1922) se marient en 1865 et partent vivre un peu plus au nord, au Terrier des Mouches. Deux ans plus tard nait Léon Alcide Rousseau (1867-1900). Il devient cultivateur comme son père. L’année de ses 20 ans, il s’engage volontairement pour 5 années à la mairie de Rochefort et rejoint les équipages de la flotte. Il fait le voyage de Saintes à Rochefort le 15 février 1888 et commence à apprendre le métier de marin. Dès juin 1888, il débute ses services à la mer en tant que canonnier auxiliaire sur le navire Bretagne, un vaisseau école en station à Brest. Il se spécialise au poste de canonnier auxiliaire sur le vaisseau école La Couronne jusqu’en juin 1889 où il obtient son brevet de canonnier. Basé à Toulon, le vaisseau effectue des entrainements de tirs autour des îles d’Hyères. Le croiseur Le Sané étant de retour à Rochefort après une guerre menée au royaume du Dahomey sur les côtes de l’actuel Bénin, Léon Alcide Rousseau monte à bord quelques jours en septembre 1890 pour participer aux essais, avant que le navire ne reparte dans l’Atlantique sud. Un autre croiseur de 3e classe en acier est mis à l’eau à Bordeaux en août 1889 et Léon Alcide participera également aux essais à Rochefort pendant près d’un an, jusqu’en 1891. Après quelques périodes d’exercices, il passe dans l’armée de terre en 1898, affecté dans l’artillerie à pied à Bayonne puis à Royan. Il se marie en 1897 avec Léontine Favre à Pont-l’Abbé-d’Arnoult où il s’éteindra trois ans plus tard en 1900, à l’âge de 32 ans, sans descendance.
Quant à son frère, Georges Jules Rousseau, il reste vivre auprès de ses parents étant donné que le fils aîné vogue près des côtes françaises. Ce dernier, de retour de Toulon, sera présent à l’enterrement de son frère en 1889.
Le père, Jean Baptiste Rousseau, meurt quelques années après son deuxième fils, en 1904. Les noms des parents et des deux fils sont inscrits sur la plaque et dans la pierre. La colonne brisée a été choisie pour symboliser et se souvenir de la disparition précoce de leurs deux enfants.
Sources : Sources : Vaisseau la Bretagne : Journal Le Soleil, 27/04/1878. Le Sané : Journal Le Phare des Charentes, 7/09/1890, Journal La Justice 3/10/1890, Journal La République Française, 9/07/1890. ADCM : actes de naissance, mariage, décès, matricule militaire
Couple Compagnon de Thézac (Carré 1-305/306)
Deux blocs parallèles et similaires sont légèrement inclinés vers l’est : ce sont les sépultures de Charles Compagnon de Thézac (1806-1884) et de Louise Balby de Vernon (1826-1909). Tous les deux appartiennent à d’anciennes familles nobles, l’une de Saintonge, l’autre du pays de Foix. Jacques Etienne Compagnon de Thézac (mort à Thézac en 1842) et Françoise Eléonore Broussard donnent naissance à Charles Compagnon de Thézac en 1806 à Pons. Il y commence son instruction avant de continuer à Paris, et de revenir à Saintes. Il poursuit son enseignement à Poitiers et obtient un bachelier en 1827 avant de retourner sur Paris, où il commence sa carrière à l’enregistrement. Il gravit les échelons et parcours l’est de la France : Longwy, Bray sur Seine, Joigny de 1837 à 1857, et Alby en 1857, devenu directeur de l’enregistrement et des domaines. C’est à Alby qu’il rencontre son épouse, Louise Clotilde Joséphine de Balby de Vernon. Ils partent vivre à Orléans où Charles se voit décerner la médaille de chevalier de la Légion d’Honneur pour ses 42 ans de services. Il revient peu après, en 1868, à Saintes, dans la maison paternelle qui accueille de nombreux objets d’art et archéologiques. Sa maison rue des Ballets, qui sera la maison de Charles Dangibeaud, se transforme en un musée personnel qu’il aimait faire visiter. Il devient administrateur de la Société des archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis. Il s’éteint paisiblement en 1884 dans son domicile, à 80 ans. Louis Audiat prononce un discours à son enterrement. Louise Clotilde Joséphine de Balby de Vernon meurt en 1909 rue Reverseaux à 84 ans.
Ils ont eu un fils, Marie Jacques Léon Emile Compagnon de Thézac, dit Jacques de Thézac, né à Orléans en 1862. Comme ses parents, il est philanthrope et conjugue son altruisme avec sa passion pour le milieu marin en portant une attention aux marins et à leurs familles. Il fonde l’Œuvre des Abris du Marin qui existe encore aujourd’hui.
Sources : Bulletin de la Société des archives historiques de la Saintonge et d’Aunis, 1887, p. 237. Les Abris du Marin, consulté le 21/12/2025, https://lesabrisdumarin.fr/ ADCM : actes de naissance, mariage, décès
Croix en fer Barbezat et Cie et Famille Train-Gautron (Carré 1-354)
Au détour des nombreuses croix qui ornent les sépultures, l’une d’entre elles a attiré notre attention. Bien que la rouille ait marqué le temps passé, l’état de conservation, la finesse et les détails géométriques de la croix haute de 83 centimètres montée sur un quadrilatère pyramidal, nous ont aussi surpris que l’inscription située à la base de la croix en fer rouge : Barbezat et Cie.
A la mort du fondateur Jean-Pierre-Victor André (1790-1851), Gustave Barbezat (1818-1867) devient le directeur d’une fonderie d’art basée à Osne-le-Val qu’il renomme Barbezat et Cie en 1855 tout en s’appuyant sur la renommée héritée de son prédécesseur. En effet, Jean-Pierre-Victor André fait construire en 1836 à Osne-le-Val (Haute-Marne) l’usine avec un premier haut fourneau et lance la production d’objets en fonte visant à décorer ou donner une signification : une fonderie d’art ou d’ornement. C’est le début de l’apogée de la fonte de fer qui remplace le bronze, ouvrant la porte à de multiples formes et financièrement plus abordables. L’établissement se voit décerner plusieurs médailles comme marque d’un travail de qualité et participe à plusieurs Expositions universelles, Paris en 1855 et 1857 et Londres en 1862 notamment. L’établissement de fonderie va perdurer jusqu’en 1986, subissant le déclin de la fonte d’art après la première guerre mondiale au profit des monuments aux morts et par la suite des pièces mécaniques.
Plusieurs catalogues sont publiés et vendus pour 30 francs par l’établissement Barbezat et Cie. Celui publié en 1860 compte plus de 2600 modèles de moulures, allant des candélabres, des bancs, des cheminées, des fontaines aux statues, aussi bien profanes que religieux. Sur la planche n°169 de ce catalogue, sous le n°31 est dessiné la croix qui ornait jusqu’en septembre 2025 la sépulture de la famille Train-Gautron. La fonderie créait sans cesse de nouveaux modèles et faisait appel à des artistes sculpteurs tels que Mathurin Moreau, Albert Ernest Carrier-Belleuse ou James Pradier. Aujourd’hui encore, nous pouvons admirer ces œuvres qui se sont installées dans notre quotidien (prenons les exemples des fontaines Wallace, des entrées de métro Guimard à Paris, ou encore le monument aux Girondins à Bordeaux) et qui entrent dans les collections des musées.
D’après les dates d’existence de la fonderie au nom de Barbezat et Cie, la croix de la sépulture semble avoir été fabriquée entre 1855 et 1867. Cependant, la concession a été achetée en mai 1886 par Elisabeth Marie Adèle Train (1855-), pour son père et la famille Train-Gautron. Sa mère, Marie Louise Audouin, tailleuse de robe, est décédée alors qu’Elisabeth avait 19 ans, en 1869. A 31 ans, elle achète la concession. Son père, Etienne Train (1825-1903), était serrurier et forgeron jusque vers 1880, ce qui pourrait fonder le lien avec le choix d’une croix en fer, puis il devient mécanicien. Elisabeth devient couturière et se marie en 1878 avec Constant Gautron (1851-1913), originaire de Saint Soulle. Il sera chaudronnier puis sera employé aux Chemins de fer de l’Etat vers 1905. Leur fils unique sera d’abord horloger avant le service militaire puis, affecté aux Chemins de fer, il deviendra surveillant électricien aux Chemins de fer. D’après la mairie, aucune de ces personnes n’est inhumée dans cette sépulture.
Sources : Les Compagnons de l’histoire, (2008) Historique, http://compagnonshistoire.free.fr/pages/historique.html. La fonderie d’Art du Val d’Osne, consulté le 21/12/2025, https://www.marcmaison.fr/architectural-antiques-resources/fonderie-art-val-dosne-statue-fonte-fer-sculpture. Exposition publique des produits de l’industrie française, 1839, Tome 1, p383, Gallica. Barbezat et Cie, 1860, Catalogue, p159, Ville de Paris / Bibliothèque Forney. ADCM : actes de naissance, mariage, décès, matricule militaire
Famille Griffon du Belay (Carré 1-457)
Le Radeau de la Méduse, tableau peint par Géricault, est connu du plus grand nombre. Le naufrage de ce navire a laissé 15 survivants sur un radeau de fortune, dont Alexandre Griffon du Belay (1788-1862). Il avait embarqué sur la frégate La Méduse en tant que secrétaire de Schmaltz, gouverneur du Sénégal.
Le cimetière de Saint-Vivien a compté jusqu’en septembre 2025 la sépulture du premier fils de ce survivant : Jean Baptiste Henri Melchior Griffon du Bellay (1819-1886) né trois ans après le naufrage. Au retour du périple qui devait emmener les 400 passagers au Sénégal, Alexandre Griffon du Belay se marie avec Claire de Nesmond (1788-1859), née sur l’île de la Martinique. De ce mariage, naît en premier Melchior Griffon du Belay à Rochefort. Ce dernier habite à Saint-Denis-du-Pin certainement après son mariage en 1844 avec Louise Scolastique Verneuil (1817-1887) native de ce village. Il est employé aux douanes, puis inspecteur et receveur des douanes jusqu’à sa retraite. Avec Louise, ils ont quatre enfants, dont deux seulement dépassent la majorité. Armand (1846-1882) suit les pas de son père en étant commis à la direction des douanes. Il est emporté par la fièvre typhoïde quelques années après son mariage. Quant à sa sœur Sidonie (1848-1922), elle devient religieuse au couvent de la Providence à Saintes. Après avoir demeuré un temps à Taillebourg, Melchior Griffon du Belay vient vivre à Saintes en 1883 mais meurt d’une « longue et douloureuse maladie » (Echo Rochelais 30/06/1883), il s’éteint deux mois plus tard à l’hospice civile de Saintes. Sa femme meurt également à Saintes, dans sa maison située esplanade du capitole. Tous les deux inhumés dans cette sépulture.
Sources : Guiga, N. et Portelli, A. (2023) . Les récits du radeau de la méduse : l’histoire d’une situation extrême au prisme des violences et des sorties de guerre. Napoleonica. La Revue, N° 46(2), p. 139-172. https://shs.cairn.info/revue-napoleonica-la-revue-2023-2-page-139?lang=fr
L’Indépendant de la Charente-Inférieure, 30 juin 1883, p. 3/4
L’Écho rochelais, 30 juin 1883, p. 2/4
ADCM : actes de naissance, mariage et décès
Famille Termonia (Pourtour Carré 1-027)
Son grand-père écrivain et maître de pension, et son père professeur en mathématiques, Léon Joseph Théodore Termonia (1825-1901) se dirige quant à lui vers la médecine. En 1852, après ses études de médecine à l’Hôpital militaire d’Instruction de Strasbourg, il rejoint l’armée. Il est envoyé à Sébastopol lors de la guerre de Crimée. Il reçoit la croix de chevalier de la légion d’honneur en 1856 et celle d’officier en 1880. Il participe à huit campagnes militaires : en Orient, en Italie, en Afrique et contre l’Allemagne. Pour ces services rendus, il reçoit la médaille de sa Majesté la Reine d’Angleterre et la médaille d’Italie. Après avoir longtemps résidé à La Rochelle, il s’installe à Saintes pour sa retraite, tout en restant médecin major de 1ère classe dans l’armée active à partir de 1883. Passionné de botanique, il effectue des voyages d’exploration dans la région saintongeaise pour découvrir de nouvelles plantes ou espèces animales et s’implique dans la Société des sciences naturelles de Charente-Inférieure. Il est également membre du bureau de la Société des Archives historiques de Saintonge et d’Aunis.
Sa sœur, Marie Adélaïde Cécile Léontie Termonia (1823-1890), se marie avec Charles François Elie Febvre, propriétaire et originaire de Niort. De leur union, naît à Niort, Jules Charles Febvre, qui se marie avec Marie Pignon à Paris. Il meurt à Nantes en 1938, mais est enterré à Saintes avec son épouse, dans la même sépulture que ses parents et son oncle Léon Termonia.
Sources : Base Léonore : https://www.leonore.archives-nationales.culture.gouv.fr
Revue de la Saintonge et de l’Aunis tome XX 1901 p 371-373
Le Courrier de la Rochelle, 10 juil. 1892, p. 2/4
Le Phare de la Loire, 6 mars 1938 p4/10 – ADCM : actes de naissance, mariage, décès